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Les relations de Byzance et Venise au XIème siècle |
L'Express du 29/11/2004 L'odyssée de la mer ![]() propos recueillis par Annick Colona-Césari La Bibliothèque nationale a relu l'Histoire avec des œuvres inspirées du monde marin. Conseiller scientifique de l'exposition, Alain Corbin commente cette immersion très éclectique
Depuis le Moyen Age, la mer suscite terreur et
fascination. C'est cette fabuleuse aventure de l'imaginaire que retrace une
exposition de la Bibliothèque nationale de France. Des enluminures illustrent
la Genèse, des manuscrits médiévaux relatent tempêtes et naufrages, les
cartes nautiques sur parchemin dessinent les contours incertains de continents
inconnus, plus loin des ouvrages scientifiques décrivent les premiers
scaphandres ou les sous-marins balbutiants. Ces trésors côtoient des œuvres
d'artistes de tous horizons, qu'il s'agisse d'une photo de Gustave Le Gray,
d'une estampe de Katsushika Hokusai, d'une encre de Victor Hugo, d'une affiche
des Dix Commandements, de Cecil B. De Mille, ou encore d'une bande dessinée
d'Hugo Pratt...
La mer a d'autant plus suscité l'imaginaire qu'elle a longtemps signifié
l'inconnu. Dans l'Antiquité, on ne connaît ni sa profondeur ni son étendue
ni les raisons de ses mouvements. Platon, au Ve siècle avant Jésus-Christ,
croit que le fond des mers communique avec les profondeurs de la terre, et que
les tempêtes et les marées sont causées par la respiration d'un monstre
marin. Selon une tradition, Alexandre, roi de Macédoine, serait descendu sous
la mer. Dans des manuscrits enluminés du Moyen Age, on le voit immergé dans
une sorte de nasse, préfiguration du sous-marin. En fait, jusqu'au XIXe siècle,
l'homme n'est pas descendu au-dessous de 40 mètres.
On s'interroge également sur sa superficie...
Les Anciens ne connaissaient la mer que grâce au cabotage. Les cartes marines
exposées à la BNF - les portulans - montrent qu'il faut attendre le Moyen
Age pour que les premiers contours soient dessinés avec une certaine précision.
En 1290, la carte Pisane, la plus ancienne parvenue jusqu'à nous, dessinée
à la plume sur du parchemin, matérialise les côtes méditerranéennes. Mais
les questions restent considérables. Qu'y a-t-il au-delà? Le monde est-il
infini? Ne risque-t-on pas de basculer, si on va trop loin? Au XIVe siècle,
les voyages se multiplient. L'Atlantique demeure un espace illimité jusqu'à
ce que, à la fin du XVe, Christophe Colomb aborde l'Amérique et, surtout,
que Magellan entreprenne le premier tour du monde. Une chose est sûre. Il n'y
a pas d'un côté les fous et les poètes, de l'autre les savants. Science et
imaginaire sont imbriqués.
Les mystères et la violence de la mer provoquent donc la terreur.
Oui. Le navigateur peut se perdre dans les abîmes d'une mer peuplée de
divinités et de monstres, pieuvres géantes, baleines hideuses, dragons ou
serpents de mer. Chez les Grecs, les horribles Charybde et Scylla incarnent
les courants qui poussent les bateaux sur les récifs du détroit de Messine,
tandis que les séduisantes sirènes attirent les marins, par leurs chants mélodieux,
dans des profondeurs mortifères. Plus tard, les légendes septentrionales, et
notamment scandinaves, développent le mythe du Kraken, poulpe géant qui
entoure de ses tentacules les navires avec leurs équipages, les entraînant
dans la mort. Aux yeux des chrétiens, la mer, née du chaos originel, évoque
le monde du mal. L'embarquement représente la naissance, le port, le salut.
Tandis que tempêtes et naufrages sont des épreuves initiatiques, figurant
les tentations, le péché. Il est donc logique que les monstres hantent également
la Bible. C'est ce dont témoigne, dans l'Ancien Testament, la baleine qui
engloutit Jonas. Lequel reste trois jours dans son ventre, avant d'être sauvé
par Dieu.
Jusqu'à quand durent ces croyances?
Au cours du XVIIIe siècle, les émotions suscitées par l'étendue marine
changent. L'arrière-plan apostolique s'efface au profit du spectacle de la Création.
Désormais, il s'agit de détailler les beautés du monde voulu par Dieu,
telles qu'elles se déploient sous les yeux des chrétiens. D'autre part, si
la mer, par ses colères et ses naufrages, inspire toujours la crainte, la
tempête n'est plus vécue comme la manifestation de l'ire divine mais comme
une expérience du sublime. Au XIXe siècle, les romantiques, peintres et écrivains,
se font les chantres de l'émotion qu'occasionne la confrontation prométhéenne
avec les forces de la nature. C'est ce qu'on voit dans les tableaux de Turner
ou de Caspar Friedrich. Pour les écrivains, la mer est une voix qui parle d'éternité.
Victor Hugo exalte l'effort de l'homme contre les éléments, mais associe la
mer à l'engloutissement. Dans Les Travailleurs de la
mer, la lutte de Gilliat contre la pieuvre est féroce. Elle trouve un
écho dans Vingt Mille Lieues sous les mers, de
Jules Verne, lorsque l'équipage du Nautilus se
bat, à la hache, contre les poulpes géants. Il ne faut pas oublier Michelet.
Spectateur des déchaînements de la mer, sur la plage de
Saint-Georges-de-Didonne, il exalte, au milieu du XIXe siècle, sa fécondité.
Une fascination qui, pour lui, est indissociable de celle suscitée par la
femme et aussi par le peuple.
Le développement des techniques et les progrès de la connaissance n'entraînent-ils pas un appauvrissement de l'imaginaire?
La seconde moitié du XIXe siècle est le temps d'une accélération des
connaissances. En 1872, les campagnes du navire
Challenger autour du monde inaugurent cette révélation des
profondeurs et entament un mouvement d'exploration qui n'a pas cessé. Elles
sollicitent plus que jamais écrivains et artistes. Ainsi, le succès de
Vingt Mille Lieues sous les mers vulgarise cette fascination exercée
par l'exploration sous-marine, comme en témoignent notamment les pages
consacrées à la découverte de la mystérieuse Atlantide. Aujourd'hui, les
fonds marins sont évidemment connus, les mouvements de la mer expliqués, prévisibles.
Elle n'en conserve pas moins ses capacités d'effroi. Elle se fait espace
d'aventure individuelle où les navigateurs prennent de nouvelles figures de héros.
La Mer, terreur et fascination: Bibliothèque nationale de France, Paris (XIIIe). Jusqu'au 16 janvier 2005. Au Quartz de Brest, à partir du 3 mai 2005. Livre- catalogue, BNF/Seuil: 50 €.
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