LA PÉROUSE
(D'après un article paru en 1833)
Parmi les navigateurs qui ont exploré le
globe, il n'en est point dont le nom soit plus populaire que celui de La Pérouse ;
peut-être faut-il attribuer une partie de cette célébrité peu commune
à la funeste issue de son expédition. De grands accidents rehaussent en
peu de temps la renommée d'un homme, et lui donnent souvent plus d'éclat
qu'une longue série de belles actions toutes couronnées de succès.

|

Pendant trente ans le secret de la
destinée de La Pérouse nous fut voilé : et si nous
connaissons aujourd'hui les peuples témoins de son naufrage, si
nous avons sondé les récifs où gisent les derniers débris de
ses frégates, nous conservons cependant encore des doutes pénibles
sur le sort de ceux qui échappèrent au désastre, sur les détails
de leur mort, peut-être même sur l'existence de quelqu'un
d'entre eux.
La Pérouse était entré très jeune
dans la marine royale. Il avait assisté à un grand nombre de
combats ; il en avait soutenu de glorieux sur les frégates
qu'il commandait, et il venait de prendre une place honorable
parmi les officiers les plus distingués, en accomplissant avec
autant de bonheur que d'humanité une mission cruelle mais
importante, celle de détruire les établissements des Anglais
dans la baie d'Hudson. La Pérouse joignait à son courage et à
l'habileté dont il avait fait preuve le précieux avantage
d'avoir navigué sur toutes les mers du globe, tant pendant les
guerres que pendant la paix de 1774 à 1778. Ces qualités le
firent choisir par Louis XVI pour le commandement d'une expédition
de découvertes.
|
On sait combien Louis XVI aimait les
sciences géographiques. Ce fut lui qui, assisté du savant Fleurieu,
dressa les instructions que devait suivre La Pérouse pour compléter et
continuer les travaux de Cook. Ces instructions, d'ailleurs si
remarquables sous le rapport hydrographique, le sont peut-être davantage
encore par les principes d'humanité qui y sont exprimés.
« Le sieur La Pérouse, y est-il dit,
s'occupera avec zèle et intérêt de tous les moyens qui peuvent
améliorer la condition des peuples qu'il visitera, en procurant
à leurs pays les légumes, les fruits et les arbres utiles
d'Europe ; en leur enseignant la manière des les semer et de
les cultiver ; en leur faisant connaître l'usage qu'ils
doivent faire de ces présents, dont l'objet est de multiplier sur
leur sol les productions nécessaires à des peuples qui tirent
presque toute leur nourriture de la terre.
« Si des circonstances, qu'il est de la prudence de prévoir
dans une longue expédition, obligeaient jamais le sieur de La Pérouse
de faire usage de la supériorité de ses armes sur celles des
peuples sauvages, pour se procurer, malgré leur opposition, les
objets nécessaires à la vie, tels que des substances, des bois,
de l'eau, il n'userait de la force qu'avec la plus grande modération,
et punirait très sévèrement ceux de ses gens qui auraient
outrepassé ses ordres.
« Le roi regarderait comme un des succès les plus
heureux de l'expédition, qu'elle pût être terminée sans qu'il
en eût coûté la vie à un seul homme. »
|
Ce dernier voeu devait être bien douloureusement trompé.
Deux frégates, la
Boussole et l'Astrolabe, furent confiées
à La Pérouse ; des officiers choisis avec soin au nombre de vingt ;
des savants et des artistes distingués : ingénieurs, astronomes,
physiciens, naturalistes, botanistes, médecins, dessinateurs, horlogers,
au nombre de dix-sept, un grand nombre d'officiers mariniers, en tout deux
cent trente-deux personnes, furent embarqués.
La Pérouse quitta Brest le 1er août
1785. Après avoir vérifié quelques positions géographiques dans l'Océan
Atlantique, et avoir touché à l'île de Pâques et aux îles Sandwich
dans la mer du Sud, il se rendit sur la côte nord-ouest de l'Amérique,
l'un des points qu'il devait explorer avec le plus de soin, et d'où Cook
avait toujours été repoussé par les gros temps et les courants. Ce fut
sur cette côte que commença la série des malheurs que devait subir
l'expédition.
On avait découvert une baie jusque-là
inconnue (le Port des Français), il ne restait que peu de sondes à y
faire. Trois embarcations avaient été envoyées pour les terminer ;
mais s'étant approchées de la passe, au moment où la marée était dans
toute sa force, elles furent entraînées au millieu des brisants qui en
engloutirent deux. Ainsi périrent vingt-et-une personnes, parmi
lesquelles étaient six officiers. Cette catastrophe fit la plus vive
impression sur La Pérouse. « Je ne crains pas,
dit-il dans la relation de son voyage, de laisser connaître que mes
regrets ont été depuis ce jour accompagnés de mes larmes, et que le
temps n'a pu calmer ma douleur. »
Sur cette côte d'Amérique, La Pérouse ne
put que fixer la position de quelques points isolés ; il éprouva
les mêmes difficultés que le capitaine Cook, et d'ailleurs il ne pouvait
y passer que six semaines. Cette reconnaissance a été refaite depuis,
par le navigateur Vancouver, qui ne l'a terminée qu'après trois ans de
travaux assidus.
Les résultats les plus importants que la géographie
doive à La Pérouse, et qui font encore autorité, sont ceux qu'il obtint
sur les côtes de la Tartarie et des îles adjacentes ; c'est là
qu'il se rendit en quittant l'Amérique. Sur sa route il découvrit dans
le nord des îles Sandwich un rocher isolé, qu'il nomma l'île Necker, et
un banc de roches d'une grande étendue. Au milieu de la nuit, il fut sur
le point de s'y perdre ; mais il échappa habilement à ce danger, et
après avoir réparé ses frégates pendant une relâche de quarante jours
à Manille, où les Espagnols mirent tous leurs arsenaux à sa
disposition, il commença ses travaux sur la côte orientale de l'Asie,
dont la majeure partie était encore tout à fait inconnue. Le détroit
qui porte son nom et qui rapelle son passage dans ces mers, lui permit de
se rendre en cette même année, 1787, au Kamtschatka, dans le havre de
Saint-Pierre et Saint-Paul. Ce fut là que les malheureux navigateurs reçurent
des nouvelles de France. Parmi les dépêches, il s'en trouvait une qui élevait
La Pérouse au grade de chef d'escadre.
Monsieur de Lesseps (consul à Lisbonne en
1831), qui avait jusqu'alors fait partie de l'expédition, fut, en qualité
d'interprète russe, chargé d'apporter en France toutes les notes et tous
les plans de la campagne. Il accepta, non sans éprouver des regrets, la
mission de confiance qui lui était donnée ; il traversa par terre
le nord de l'Asie et de l'Europe, sans rien perdre du dépôt précieux
qu'il portait, et arriva à Versailles le 17 octobre 1787, ayant eu
beaucoup à souffrir pendant une route aussi longue, à travers les régions
austères du Nord. Cependant La Pérouse quitta le Kamtschatka le 29 septembre,
et fit route vers le sud en passant par les îles des Navigateurs et des
Amis.
A l'île Maouna, qui fait partie du premier
de ces groupes, il eut à supporter une seconde catastrophe, aussi cruelle
que celle de la baie des Français. M. Delangle, son ami particulier,
capitaine de vaisseau, commandant l'Astrolabe, étant entré avec
la chaloupe et les canots dans une petite anse entourée de récifs pour
faire de l'eau, se trouva à sec à la marée basse ; les sauvages,
voulant alors le piller, le serraient de fort près. Mais tandis qu'il se
flattait de les contenir sans effusion de sang, il fut renversé par une
grêle de pierres ; plusieurs centaines d'hommes tombèrent sur lui
et sur ses compagnons, à coups de massue. Il fut massacré avec onze
personnes de sa suite ; les autres se sauvèrent à la nage, et arrivèrent
à bord des canots qui étaient encore à flot, la plupart blessés grièvement.
Le naturaliste Lamanon fut une des victimes.
Après avoir visité quelques autres îles où
se passèrent des événements peu importants, les deux frégates arrivèrent
à Botany-Bay le 16 janvier 1788. C'est de là qu'est datée la dernière
lettre que La Pérouse a écrite au ministère de la marine (le 7 février) :
depuis cette époque, un voile funèbre fut jeté sur la destinée de tous
ceux qui composaient l'expédition. Ils devaient arriver à l'Ile-de-France
à la fin de 1788 ; deux ans s'écoulent et ils n'y paraissent point
encore.
Alors l'intérêt qui s'attachait à La Pérouse
se fit jour au milieu des agitations de la Révolution française. La Société
d'histoire naturelle de Paris éleva sa voix devant l'Assemblée
nationale, et Louis XVI fut prié d'ordonner l'armement de deux
navires pour aller à la recherche des navigateurs. M. Dentrecasteaux,
qui fut chargé de cette recherche, reçut en outre des instructions pour
compléter les travaux de La Pérouse. La seconde partie de sa mission fut
accomplie de la manière la plus heureuse par les ingénieurs et les
savants qui furent embarqués à son bord, et dont plusieurs, par la
suite, sont devenus membres de l'Institut : tels que M. Beautemps-Beaupré,
hydrographe, à qui l'on doit l'atlas de cette campagne ; M. le
contre-amiral Rossel ; et M. Labillardière, naturaliste.
Mais le premier but de l'expédition ne fut
pas atteint. Aucun indice ne fut découvert sur La Pérouse et ses
compagnons ; et la femme de La Pérouse, morte seulement en 1809,
ainsi que les familles des malheureux navigateurs, demeurèrent dans leur
inquiète et douloureuse incertitude, balottés sans cesse entre des espérances
nouvelles et des déceptions d'autant plus cruelles qu'elles n'étaient
jamais assez positives pour détruire ces espérances.
En 1827, le lieu du naufrage de La Pérouse
fut découvert, par le capitaine anglais Dillon, dans l'une des îles
Vanikoro. Il fut visité de nouveau en 1828, par M. Dumont Durville,
qui éleva sur le rivage un monument à la mémoire de ses infortunés
compatriotes, et retira du fond de la mer un nombre considérable
d'objets, déposés par la suite au Musée de la marine, à Paris.
|

|