Ma conférence a porté sur une des villes les plus légendaires
d'Asie : Goa - « Goa dourada » (Goa la richissime) comme la
nommaient les Portugais (qui la bâtirent à partir de 1510 et l'occupèrent
jusqu'en 1961), ou Goa, la Rome de l'Orient comme elle etait connue en Europe,
puisqu'elle fut jusqu'au XIXe siècle, avec son archevêché, la capitale de
l'Orient catholique.
Située sur la côte occidentale de l'inde, à 5oo km au sud de la première
grande ville du pays (Bombay) Goa, l'historique cité de Goa, a aujourd'hui
disparu, démontée pierre après pierre depuis plus de deux siècles- il n'en
reste que le splendide site, recouvert d'une luxuriante végétation et de
cocoteraies, ainsi que quelques églises, bâtiments sacrés et donc
inamovibles-
La vieille Goa, comme on la nomme depuis le XIXe siècle, par opposition à la
Nouvelle Goa, ville bâtie au XIXe siècle quelque 20 km plus loin, déclarée
patrimoine universel par l'UNESCO, est aujourd'hui en cours de restauration-
Goa est en fait aujourd'hui un des multiples états de la fédération
indienne (3600 km 2) soit un des plus petits. Sa capitale depuis le XIXe siècle
est officiellement Panaji (ou Nova Goa), et l'emplacement de la Goa portugaise
est appelé Velha Goa. Pour faciliter les choses, j'utiliserai donc
abusivement le terme de Goa pour parler à la fois de la ville et du
territoire.
CONQUÊTE DE GOA PAR LES PORTUGAIS
Goa est l'élément central de l'aventure expansionniste
portugaise, commencée en 1415 par la conquête de la côte do Maroc. Pendant
un siècle, le petit royaume du Portugal (1,5 million d'habitants), doté de
la plus puissante marine de guerre de l'Europe à cette époque- va être le
premier état prêt pour la découverte des côtes de l'Atlantique sud et de
l'océan Indien.
En 1498, le voyage de Vasco da Gama, qui découvre la route des Indes par la
voie du Cap de Bonne Espérance, inaugure une nouvelle ère dans l'Histoire
mondiale puisqu'il met en contact les civilisations et les 2conomies de
l'Orient et de l'Occident. Ce voyage a deux objectifs : la découverte de
chrétiens et d'épices. On est à la fin du Moyen-âge, dans la péninsule ibérique,
la croisade contre l'islam est encore une réalité, et face à l'expansion de
l'empire ottoman en Méditerranée, les Portugais espèrent répondre par des
alliances avec les chrétiens du bout du monde.
On croyait en effet que l'Inde était chrétienne.
A l'aspiration religieuse s'ajoutaient les impératifs économiques : le
marché des épices, fournis aussi à l'Occident par l'intermédiaire des
musulmans. L'Inde, pays du poivre (côte occidentale), de la cannelle, du
gingembre… est donc le paradis recherché. Inde, sous-continent très riche
et développé- environ 100 millions d'habitants.
Si Vasco de Gama découvre la route des Indes, ses successeurs vont en
quelques années installer une série de comptoirs commerciaux sur la côte
occidentale de l'Inde. Dès 1505, le roi Manuel Ier nomme un vice-roi des
Indes, gouverneur d'un empire encore à conquérir. Comme l'écrit l'historien
Luis Filipe Tomaz, Francisco de Almeida, le premier nommé, fut le seul
vice-roi à avoir pour capitale le ponton de son navire.
Mais à Almeida succède un personnage d'une tout autre envergure :
Afonso de Albuquerque, véritable génie militaire, qui en quelques années,
plus précisément entre 1507 et 1515, va concevoir la conquête d'un véritable
empire maritime. Il comprend que les Portugais ne peuvent avoir l'exclusivité
de l'exportation de produits orientaux vers l'Europe que s'ils dominent les
mers et ravissent aux musulmans les routes commerciales de l'océan indien. La
conquête de deux ports-clefs va lui garantir ce monopole : Ormuz, qui
bloque l'acheminement des épices vers le monde arabe, puis la Méditerranée,
et Malacca ( près de l'actuelle SIngapour) qui reçoit les marchandises de la
Chine et de toute l'Insulinde.
L'espace maritime gigantesque que les Portugais prétendent dominer, ne peut
se concevoir que grâce à l'appui d'une série de ports d'escales nécessaires
à la réparation des vaisseaux et au commerce. De fait, un voyage entre
Lisbonne et l'inde dure environ 7 à 8 mois. Impossible, en cas d'attaque,
d'attendre des secours. Les vice-rois doivent donc disposer d'une flotte de
guerre permanente, liée à un port d'attache, car l'océan Indien est
impraticable entre juin et septembre à cause des moussons- il faut mettre les
vaisseaux à l'abri. Très rapidement, Albuquerque conçoit la nécessité
pour les Portugais de posséder une ville portuaire, centrale
Contre l'avis du roi, qui préfère l'île de Ceylan ou le port de Cochin
(sud), dont les rois sont particulièrement accueillants à l'égard des
Portugais, mais avec lesquels il faudrait partager le pouvoir, Albuquerque préfère
la conquête d 'on port, situé à mi-chemin entre Ormuz et Malacca, le
meilleur port naturel de l'inde à cette époque : Goa.
Quelques mots sur cette ville à l'arrivée des Portugais -
c'est une très ancienne cité. Elle appartient jusqu'en 1475 au royaume
hindou de Vijayanagar, qui dominait le sud de l'Inde. En 1475 donc, Goa passe
sous domination musulmane, conquise par Adil Shah, Sultan de Bijapur.
A la fin du XVe siècle, une série de bouleversements politiques, marqués
par la progression des pouvoirs musulmans au détriment des vieux états
hindous changent la face politique du sous-continent, introduisant une période
de plus d'un siècle de révolutions politiques et militaires. C'est
d'ailleurs cette instabilité permanente qui va permettre aux Portugais de
s'installer à Goa et d'occuper par la suite les principaux ports de l'Inde.
Adil Shah fait raser entièrement la Goa hindoue, qui se situait alors au sud
de l'île de Tiswari et la rebâtit au nord, transformant l'ancien petit port
de pêche en un port commercial international, qui recevait des navires de
tout l'océan indien, du golfe persique et de la mer Rouge. On comprend donc
l'intérêt d'Albuquerque.
En décembre 1510, le jour de Sainte Catherine d'Alexandrie, future patronne
de la ville, Albuquerque assiège et prend Goa, qu'il fait à son tour détruire.
Ses successeurs la rebâtiront à leur image, c'est-à-dire à l'image de la
ville chrétienne de Lisbonne. La ville va connaître un siècle et demi d'une
brillante civilisation indo-portugaise avant d'amorcer, à partir du milieu du
XVIIe siècle, une irréversible décadence qui conduira à son progressif
« démantellement » au cours des deux siècles suivants.
Nous allons donc développer essentiellement sur l'âge d'or
de la cité, le plus fabuleux.
Goa Dourada
Goa va devenir pendant un siècle et demi la capitale d'un très vaste empire
maritime qui va du cap de Bonne-Espérance à la mer du Japon. Alors que dans
l'Atlantique les colonies portugaises, et en particulier le Brésil se développent
sous l'autorité directe de Lisbonne, le vice-royaume oriental a une gestion
quasi indépendante, bien qu'entièrement calquée sur le modèle métropolitain.
Goa concentre l'autorité religieuse (archevêché), inquisition, judiciaire,
politique (le vice-roi est un véritable chef d'état qui envoie des
ambassades auprès des souverains d'Asie, et en particulier l'empereur de
Chine). Des ambassadeurs des rois de Perse, des Moghols (nouveaux souverains
de l'Inde au XVIIe siècle) y résident en permanence…
Goa devient aussi la principale puissance commerciale de l'Orient. Car si la
navigation marchande d'Asie s'ouvre aux particuliers de l'Inde portugaise (métropolitains
ou asiatiques), seul le roi du Portugal a le monopole du commerce entre
l'Europe et l'Asie (commerce transocéanique). Donc toutes les marchandises
d'Orient à destination de l'Europe convergent vers Goa, où elles seront
embarquées pour l'Atlantique. Il en va de même pour les produits d'Europe
destinés au marché asiatique. En quelques décennies, c'est-à-dire vers le
milieu du XVIe siècle, Goa va dépasser Lisbonne en habitants (100.000 pour
Lisbonne, 200.000 pour Goa selon certains chroniqueurs, soit une population équivalente
à celle des principales villes de l'Europe comme Paris ou Londres. C'est
une.ville cosmopolite.
Il est difficile aujourd'hui de se forger une image complète
de la ville à cette époque : informations insuffisantes (les archives
de l'expansion ont été détruites lors du tremblement de terre de Lisbonne),
iconographie réduite (les Portugais, par tradition, dessinent peu).
Je vous propose donc une promenade à travers la Goa dourada,
en regardant les très belles lithographies que nous a léguées le Hollandais
Jan Huygen van Linschoten, jeune négociant expédié par sa famille à Goa
dans les années 1580.
Goa connaît son apogée justement dans cette seconde moitié du siècle.
Cette ville qui s'étire sur deux km de long prétend être en réalité une réplique
de Lisbonne. Comme cette dernière, elle est bâtie sur 7 collines couronnées
d'églises et de beaux palais Des couvents et des chapelles se nichent dans
les vallées, tandis que les riches demeures et les masures des plus pauvres dévalent
les versants des collines.
Le plan laissé par Linschoten, confirmé par d'autres sources montre une
ville qui s'est développée en cercles successifs à partir du point
d'ancrage sur la rive de la Mandovi. Contrairement au modèle espagnol qui bâtit
la ville autour et à partir d'une place centrale, la ville portugaise se
disperse en une série de places mineures et de quartiers qui concentrent les
diverses institutions et l'architecture civile. Et Goa, comme la quasi totalité
des grandes villes de l'outre-mer portugais répond à ce modèle. Comme la très
grande majorité des villes de l'empire, que ce soit dans l'Atlantique ou dans
l'océan indien, c'est une ville portuaire et côtière, bâtie non pas sur
une baie naturelle mais sur un port fluvial (meilleur abri). Comme la majorité
des villes, elle est bâtie sur une île (meilleure défense), ici île de
Tiswari.
Le premier noyau de la ville est donc constitué par les quartiers et les
quais du bord du fleuve. C'est là que se concentre la construction navale
(cette côte de l'inde avait à l'époque de magnifiques forêts de teck, le
meilleur bois du monde pour la construction navale), construction qui emploie
plusieurs milliers d'hommes et des dizaines d'éléphants. C'est là aussi
qu'accostaient les riches galions venus d'Europe et que chargeaient ceux qui
repartaient chargés de poivre , de cotons, de diamants indiens, de cannelle
de Ceylan, de rubis de Birmanie, de soies et porcelaines de chine, de laques
du Japon. Les quais du port etaient fermés la nuit et étroitement surveillés
(la puissance portugaise reposait sur ses navires). Seul le vice-roi avait le
droit de résider dans la zone.
A l'ouest, sur le quai Sainte Catherine, se trouvait l'hôpital royal, réservé
aux hommes de condition (européens), et appliquant la médecine occidentale.
Il recevait plusieurs milliers de malades par an (mortalité et épidémies très
fréquentes à bord des vaisseaux). La mortalité restait tout de même
effroyable car on soignait très mal le scorbut, les dysenteries, le choléra.
A l'ouest encore, sur la « ribeira das Galés », rive des galères,
arrivaient les vaisseaux marchands. Sur cette rive croupissaient les détenus
de droit commun, européens et indiens, qui attendaient d'être enrolés dans
les équipages (pour trouver les marins nécessaires à l'expansion, les
Portugais ont vidé les prisons du royaume)
Adjacent à la ribeira das galés, se trouve le TERREIRO grande (Passo), le
plus grand des quais, dit du « vice-roi - [comme à Lisbonne] centre de
la vie officielle de Goa où se trouvent les édifices de prestige comme
palais du vice-roi et dépendances.
Enfin, le grand Bazar de Sainte Catherine, bruyant et coloré, fréquenté
surtout par la population des faubourgs, est le point de rencontre des ménagères,
des esclaves et des serviteurs de Goa
Au sud de ce premier noyau (les quatre enceintes et le bazar)
(au nord sur les cartes) s'étendait la ville proprement dite- pour y accéder,
on franchissait l'arc des vice-rois, situé à la pointe occidentale du palais
des vice-rois.
L'arc des vice-rois débouche sur le « terreiro do paço », vaste
terre-plein limité par la façade sud du palais des vice-rois et par le
palais de justice- c'est ici le point de rencontre de la haute société
goanaise. On s'y promène à cheval ou en palanquin
La grande artère commerçante de la ville, la
rua direita, part du terreiro do Paço, s'étend sur deux kilomètres-
bordée de bâtiments importants comme la Misericórdia (l'hôtel-dieu) -
vente esclaves, chevaux sur la partie nord (connue sous le nom de Leilão)
Linschoten vit à goa de 1583 à 1588 - il laisse magnifique gravure de ce
lieu. C'est une rue assez large avec des maisons à deux étages pourvues de
balcons et de boutiques.
Les habitations se composent de toitures en tuile rouge, construites en pisé
ou latérite, sur deux étages, avec balcons qui courent le long des façades.
Ces dernières sont généralement peintes en ocre, ou blanchies à la chaux,
à la portugaise (préparées ici avec de la coquille d'huître broyée)
On y trouve de tout : poivre , cotonnades du Gujarat, cannelle de Ceylan,
ivoire et or du Mozambique, porcelaines de Chine, esclaves de toute l'Asie et
de l'Afrique.
Les plus belles de ces boutiques appartiennent à marchands Européens
portugais, allemands, italiens. Juifs et Arméniens y sont aussi installés.
S'y côtoient orfèvres, joailliers, lapidaires, tapissiers et marchands de
soieries, courtiers, banquiers…
A droite de la rua direita ; on va dans le quartier populaire de la cathédrale-
place où se trouvait l'ancien palais d'Adil shah, affecté en 1560 à
l'Inquisition- on y édifie entre 1586 et 1589 le couvent de Bom Jesus, qui
jouxte ensuite l'église de Bom Jesus, et collège Saint Paul.
Au bout de la rua direita, se trouvait la place du pilori, près
de l'église de Nossa Senhora da Serra
Il n'en reste rien aujourd'hui, sauf le tracé des rues- quatier typique de
goa avec maisons serrées les unes contre les autres
Les rues ne sont pas pavées, on y jette les ordures (plusieurs épidémies de
choléra y font de gros dégâts en 153 et 1570). Les Rues et quais servent de
toilettes publiques. Le premier service de nettoyage municipal sera instauré
après 1603 en raison de l'état de saleté des rues qui fait craindre des épidémies
De juin à septembre, les rues deviennent des bourbiers à cause de la
mousson, et sont parfois impraticables. Seules les rues les plus importantes
sont empierrées.
Il y existe une foule d'églises et de chapelles qui délimitent les faubourgs
de goa. Cela relève de l'effort d'évangélisation et prouve la précarité
de la vie quotidienne, mais on y décèle aussi quelques chose d'obsessionnel
dans cette manière de délimiter le terrain chrétien, d'affirmer sa religion
au sein d'un monde musulman et hindou.
Goa n'a pas de remparts puissants du côté terre. L'île est protégée par
des forts placés dans l'estuaire des deux fleuves qui l'entourent : la
Mandovi au nord, et le Zuari au sud - l'île de Tiswari est naturellement défendue
par la largeur des fleuves et les îlots marécageux qui les bordent.
Une multitude d'ethnies sont appelées à co-habiter.
L'harmonie est une nécessité pour la survie du territoire. Dès l'époque
d'Albuquerque, on encourage les mariages entre Portugais et femmes indiennes
de condition égale : ce seront les « casados »- noyau de
population qui fut à l'origine de la brillante civilisation de Goa et survécut
au démembrement de l'empire oriental
Le groupe dominant à Goa : les nobles de souche, les fidalgos, qui ont
quitté le Portugal pour le service de la couronne - le noble vient en inde généralement
avec ses frères , cousins, son épouse… Les nobles occupent la
quasi-totalité des charges importantes. C'est un groupe turbulent, que le
vice-roi a du mal à tenir. Leur objectif : s'enrichir avant le départ
pour la métropole. Ces nobles ne se déplacent qu'à chevalou en palanquin,
toujours armés. Selon le voyageur français Pyrard de Laval, même quand ils
se déplacent à pied, ils emmènent le cheval et le palanquin, et parfois
plus d'une dizaine de pages (petits garçons venus du Portugal), trop petits
pour porter des armes, et qui se chargent en général de porter des messages.
Ils se font aussi accompagner de six ou sept grands cafres de Mozambique,
habillés aux couleurs du maître et qui portent les armes et servent de
gardes du corps, puis viennent des esclaves transportant chaise, tabourets,
coussins et un énorme parassol, indispensable pour protéger du soleil comme
de la pluie, recouvert de velours ou de soie
Les femmes aristocrates ne sortent que pour aller à l'église - toujours en
palanquin fermé décoré à l'orientale- avec une suite de demoiselles ou
« criadas » portugaises ou métisses- esclaves et servantes qui
vont à pied- les esclaves portent chaises et coussins - les femmes nobles
s'habillent à la portugaise avec des robes de brocart et soie enrichies
d'argent et perles, des voiles de crêpe fin- les jeunes filles portent des
voiles de couleur, les femmes mariées sont en noir.
De retour à la maison, on ôte ces tenues d'apparat pour de fines chemises de
coton transparent et jupes de soie (les bajus)
Preuve du métissage culturel : les femmes chiquent du bétel, mangent
beaucoup d'épices, se baignent plusieurs fois par jour. Elles donnent à Goa
la réputation d'une ville licencieuse. Beaucoup d'observateurs constatent en
effet une grande liberté des mœurs (la syphilis est présente dans toutes
les classes sociales et la prostitution importante).
Ces femmes sont très majoritairement des métisses luso-indienes, très peu
sont portugaises (les orphelines du roi, envoyées avec une dote, sont peu
nombreuses) et généralement les hommes partent sans femme d'Europe.
Chaque maison noble compte en moyenne quelques centaines d'esclaves et les
foyers moyens une bonne dizaine. Ces esclaves sont des sources de revenus pour
les maîtres car ils exercent des fonctions dans la ville : porteurs
d'eau, ils construisent et entretiennent les bâtiments, déchargent et
chargent dans quais. Les filles esclaves ont souvent des enfants du maître.
Si elles enfantent d'un garçon, elles sont souvent affranchies. Les sévices
ne sont pas rares.
Les Soldats sont généralement levés de force dans de petits
villages du Portugal, ou sortis de prison après de petits larcins - leurs
soldes sont calculés en fonction des origines sociales- beaucoup changent de
nom et se prétendent même nobles. Mais surtout, des bandes de soldats déambulant
dans les rues, désoeuvrés, bagarreurs. Les rues sont dangereuses dès la
tombée du jour- les délinquants avec casiers judiciaires chargés sont lâchés
comme les autres. Il en va de même pour les criminels de droit commun- entre
nobles, marchands et déportées, environ 10.000 portugais vivent à Goa vers
le milieu du XVIe siècle- ils sont malgré tout une minorité dans la ville.
La population hindoue est exclue de ce cercle indo-portugais,
sauf quelques riches personnalités (princes indiens protégés par les
Portugais, ambassadeurs…)- qui imitent d'ailleurs le mode de vie de ces
Portugais
A la fin du XVIe siècle, environ 20000 hindous résident à Goa ainsi que des
gens du monde arabe, des Bengalis, Chinois, des Japonais, des Ethiopiens, des
Mozambicains. La population hindoue est privée de ses temples et de ses
endroits de culte à partir de 1540 (elle les rebâtira aux frontières du
territoire portugais) mais elle peut s'adonner au commerce et à
l'agriculture. Beaucoup de boutiques de la « rua direita »
appartiennent aux juifs et arméniens, certaines rues sont réservées aux
marchands orientaux ;
LE DECLIN -PANJIM
Causes de l'abandon de la ville : L'ensablement des côtes
et des rivières. Les navires étaient obligés depuis le début du XVIIIe siècle
d'aller ancrer plus au sud, à Mormugão. La ville est aussi régulièrement
victime d'épidémies de choléra, de malaria endémique (zone de marécages),
d'insalubrité. Dès le début du XVIIIe siècle, les vice-rois obtiennent
l'autorisation de ne pas y résider.
Avant de devenir une province lointaine du Portugal et de sombrer dans une irréversible
décadence, Goa connut dans les trente premières années du XIXe siècle un
regain d'activité économique dont les bénéfices allaient permettre de
construire les principaux bâtiments publics et religieux de la nouvelle Goa,
élevée au rang de ville capitale en 1843, sur l'emplacement du village
hindou de Pangim : la contrebande d'opium. Depuis la fin du XVIIIe siècle,
les Anglais avaient en effet innondé le marché chinois d'opium indien,
faisant de ce produit auparavant apanage de l'élite des mandarins, un produit
de consommation courante. Pour fuir les taxes et les contrôles de qualités
imposés par les autorités britanniques, les commerçants indiens le firent
pendant des décennies passer illégalement vers Goa d'où il était discrètement
acheminé sur des petits navires vers un autre territoire portugais qui dépendait
encore de la juridiction administrative de Goa : Macao, aux portes de la
chine impériale.
A partir des années 1840, Goa vivota, avec une simple économie
de survie, et une petite production liée aux cocotiers : l'alcool (fenim)
sorte d'eau de vie de palmier, et les tapis de fibre de coco… La population
chrétienne (indiens et métis) commença un long mouvement de migration vers
Bombay. Panjim avait à la fin du siècle environ 20.000 habitants (contre
500000 pour Bombay)
Panjim n'apporte pas de renouveau culturel pour Goa dans la première moitié
du XIXe siècle. Bâtie sans âme, c'est un espace organisé à l'européenne,
avec des rues et des places aérées, des quartiers proprets et des quelques
centaines de maisons nobles identiques à celles que l'on trouvait alors dans
reste du monde portugais (chaux, tuile, véranda ou balcon), peintes à la
chaux, que l'on admire encore aujourd'hui dans la campagne goanaise (celles de
panjim ont souvent disparu au profit d'immeubles sans style)
Mais en revanche à partir de la seconde moitié du siècle, grâce à
l'introduction d'un lycée (Goa fut une des deux seules villes de l'outre-mer
a pouvoir bénéficier de ce privilège), Goa connut plusieurs brillantes générations
d'intellectuels qui ont laissé un ensemble d'œuvres poétiques et littéraires
non négligeables.
L'héritage
En février 1950, les autorités de l'union indienne, indépendante depuis
1947, réclament la possession des trois territoires français et portugais
(Goa, Daman et Diu) et proposent ouverture de négociations. Le chef du
gouvernement portugais, António de Oliveira Salazar, refuse. Le 11 juin 1953,
les deux pays interrompent leurs relations diplomatiques. Dès 1955, Nehru
annonce son intention d'occuper Goa, ce qui sera effectué le 18 décembre
1961.
Goa devient alors un des états de l'union indienne, menacé de désintégration
pendant longtemps para l'Etat hindou voisin du Maharastra (Bombay), qui
souhaite l'absorber. Il ne connaît qu'une faible évolution économique
jusqu'aux années 1980, et s'endort dans une lente somnolence dont l'industrie
touristique l'a violemment réveillé depuis. Paradis des hippies dans les années
1970 et 1980, rendez-vous des toxicomanes chic de la planète, détentrice
d'un considérable patrimoine architectural colonial, ainsi que d'une centaine
de kilomètres de côtes paradisiaques, Goa est en passe de devenir le Saint
Tropez de l'Inde après avoir pendant des siècles brigué le rôle de Rome.
Mais l'équilibre reste fragile et le patrimoine menacé d'abandon, voire de
destruction par la majorité extremiste hindoue actuellement au pouvoir.
Bibliographie de base sur Goa
Sanjay
Subramanyam, L'empire portugais d'Asie (1500-1700), ed
Maisonneuve et Larose
Geneviève Bouchon : Afonso de
Albuquerque, ed. Desjonquières
Goa
1510- 1685, Revue Autrement
Charles
Dellon, Relation de l'Inquisition de Goa, ed. Chandeigne
Helder
Caritas, Les palais de Goa, ed. Chandeigne
Catarina
Madeira Santos, Goa é a chave de toda a Índia, Lisbonne, ed. CNDP
Maria
de Jesus de Matos, Goa setecentista, Lisbonne, ed.
Universidade Católica Portuguesa