
L’autorité pontificale et le
commerce négrier de 1537 à 1622
Ces deux dates ont été choisies
parce qu’elles marquent deux événements qui nous paraissent mériter
attention. La première rappelle quelques actes de Paul III, les seuls du XVIe
siècle qui évoquent le problème de l’esclavage de telle façon que
d’aucuns les considèrent comme la première partie prise de position
officielle qui serait une condamnation claire de la servitude des nègres. La
date de 1622 marque la création de la Congrégation de « Progaganda Fide »
suivant.
Il
s’agit d’abord de la lettre « Pastorale Officium » de Paul III,
du 29 mai 1537, adressée au cardinal Jean de Tavera, archevêque de Tolède,
« A vrai dire, Ces Indiens, bien que
vivant en dehors du sein de l’Église, n’ont pas été ni ne peuvent être
privés de leur liberté ou de la possession de leurs propres biens, puisque ce
sont des êtres humains et dès lors appelés à la foi et au salut. Ils n’ont
pas à être annihilés par l’esclavage, mais doivent être invités à la vie
par la prédication et l’exemple.
Et nous vous enjoignons
d’interdire sévèrement à toute personne, quels que soient sa dignité,
position, condition, rang ou excellence, de réduire les Indiens sus-mentionnés
en esclavage de quelque façon que ce soit ou d’oser les priver de leurs
possessions de quelque manière que ce soit, sous peine d’encourir
l’excommunication « latae sententiae », Si elle le fait ».
C’est une défense énergique de la cause des
Indiens, mais il n’y est question ni de l’esclavage des Noirs ni de la
traite négrière.
La seconde lettre du pape Paul III au cardinal-archevêque de Tolède fut écrite
quelques jours plus tard et est adressée à tous les chrétiens. Il s’agit de
la lettre « Veritas Ipsa » datée du 2 juin 1537.
« La Vérité elle-même, qui ne peut décevoir
ni être déçue, lorsqu’elle chargea les prêcheurs de la foi de prêcher, a
dit, comme on le sait, « Allez enseigner toutes les nations ». Elle
a dit toutes sans aucune discrimination, car toutes sont capables de recevoir
l’instruction de la foi.
L’ennemi de l’humanité qui
s’est opposé de tous temps aux bonnes entreprises afin de les réduire à néant,
conscient de cet ordre et poussé par l’envie, inventa une méthode inconnue
jusqu a ce jour, d’empêcher que la parole de Dieu soit prêchée aux nations
afin de les sauver.
Car
il a existé quelques-uns de ses satellites qui, âprement désireux de
satisfaire leur convoitise, ont pris sur eux d’affirmer que les Indiens
occidentaux et méridionaux et les autres nations qui nous sont connues à ce
jour, sous prétexte qu’ils sont dépourvus de foi catholique, doivent nous être
soumis en servitude ; et ils sont vraiment asservis et traités avec un tel
manque d’humanité que leurs maîtres oseraient à peine manifester une telle
cruauté à l’égard des animaux qui les servent ; à cet effet, nous qui,
bien qu’indignes, sommes le vicaire de notre Seigneur sur terre et qui
recherchons de tous nos efforts les brebis de son troupeau qui nous a été
confié, qui sont en dehors de son sillage, afin de les ramener à son sillage,
pensons que ces Indiens, comme de vrais hommes ne sont pas seulement aptes à la
foi chrétienne mais également, comme on nous l’a fait connaître, qu’ils
peuvent embrasser la foi avec la plus grande promptitude, et désirant leur
fournir les remèdes adéquats, décrétons et déclarons par l’Autorité Apostolique,
que les Indiens sus-mentionnés et toutes les autres nations qui peuvent à
l’avenir parvenir à la connaissance des chrétiens, bien qu’elles soient en
dehors de la foi du Christ, peuvent librement et légalement user, posséder et
jouir de leur liberté et de leur autorité dans ce domaine, et qu’ils ne
peuvent pas être réduits en esclavage, et que tout autre Chose qui ait été
faite soit nulle et non avenue.
De plus, que ces Indiens et
autres nations sont invités à participer à la foi suscitée du Christ par
la prédication de la parole de Dieu et par l’exemple d’une bonne vie ».
Le même Paul III émit la bulle « Sublimis Deus » sur
l’esclavage, la même année 1537, à peu près dans les mêmes termes que sa
lettre du 2 juin.
« …Les Indiens et tout autre peuple qui
pourrait être découvert plus tard par les Catholiques, bien que n’étant pas
chrétiens, ne peuvent en aucune façon être privés de leur liberté et de
leurs possessions. Au contraire, ils peuvent et doivent être autorisés à
jouir librement et légalement de leur liberté et de leurs possessions. Ils ne
peuvent en aucune manière être asservis ; et s’ils sont ainsi asservis, leur
esclavage doit être considéré comme nul et non avenu ».
Origine de
ces prises de position
Certains attribuent Ces prises de position à l’action de Las Casas.
Nous ne pensons pas que cela soit tout à fait exact. Car en 1537, il est en Amérique
centrale et ne jouissait pas encore de la grande influence qu’il acquiert plus
tard par sa présence en Espagne où il a ses entrées à la cour royale.
Certes, le point de vue de la bulle rejoint celui de Las
Casas qui rejette la théorie aristotélicienne, en déclarant en 1519 contre
Juan Quevedo, évêque de Darien : « Notre religion chrétienne
convient et peut être adaptée à toutes les nations du monde et toutes peuvent
la recevoir également ; et personne ne peut être privé de sa liberté, ni ne
peut être asservi sous prétexte qu’il est "un esclave naturel"
comme semble le soutenir le révérend évêque de Darien »
Selon Raymond Marcus, c’est sur les instances d’un ami de Las Casas, le P.
Minaya que le pape Paul III aurait promulgué la bulle « Sublimis Deus »
le 4 juin 1537. Cette bulle a d’ailleurs été insérée par Las Casas dans
son traité en latin sur la seule manière d’amener tous les peuples à la
vraie religion.
Cette avalanche de décisions qui ne concernent en priorité
que le sort des Indiens est sans doute le fait de l’action des dominicains et
due aux débats qui eurent cours dans les universités et les milieux de
trafiquants pour savoir si les Indiens étaient de véritables êtres humains ou
des sous-hommes dépourvus des caractéristiques et des capacités humaines.
On
ne peut que se féliciter de ce que ce débat ait eu lieu, mais il faut aussi
reconnaître qu’il n’a pas résolu le problème des nègres.
La cause des nègres .
Dans les
textes de Paul III, les Indiens sont explicitement désignés, c’est donc
d’eux qu’il s’agit. Dans sa lettre du 2 juin, Paul III parle des « autres
nations qui nous sont connues à ce jour » et dans la bulle « Sublimis
Deus », il est question de « tout autre peuple qui pourrait être découvert
plus tard ». L’expression « autre peuple » a été utilisée
trois fois dans le texte, en coordination avec les Indiens.
Dans
l’un et l’autre cas, il ne nous paraît pas du tout évident qu’il puisse
s’agir des nègres qui étaient largement connus comme esclaves en Espagne et
dans les milieux pro-indiens qui ont inspiré les lettres.
Par ailleurs, c’était la période
où Las Casas et ses compères militaient encore pour que les nègres soient
envoyés en Amérique pour soulager la peine des Indiens et assurer le développement
des nouvelles colonies. Il ne pouvait donc leur venir à l’esprit de
s’engager contre la traite des Noirs. Cela reviendrait à vouloir une chose et
son contraire à la fois.
Il pourrait donc paraître surprenant que Mgr L. Conti, représentant le
Saint-Siège à Port-au-Prince en Haïti, invité à la réunion de l’Unesco
en janvier-février 1978, ait cité les Actes de Paul III comme l’expression
de l’action directe de l’Église catholique en matière de traite négrière.
Cela ne correspond pas tout à fait à la vérité historique.
A notre avis, les textes, les faits et les préoccupations
du moment n’autorisent pas cette extrapolation En tout cas, à
aucun moment, il n’a été question de nègres ni de nations ou de populations
de Guinée ou d’Éthiopiens, ce qui signifierait la même chose. Il s’agit
plutôt de l’esclavage des Indiens et de la légitimité de leur évangélisation
parce qu’ils sont des hommes comme les autres.
Marxwell note qu’après ces condamnations énergiques de
l’esclavage des Indiens et du racisme naissant à leur endroit, Paul III fut
« l’objet de lourdes pressions et, le 19 juin 1538, sur l’insistance
du gouvernement d’Espagne, il retira la sanction d’excommunication »
qui menaçait les contrevenants.
En conclusion, nous pouvons noter qu’après 1537, alors
que la traite commençait à s’intensifier, aucune prise de position
officielle et solennelle de l’Église ne semble s’être clairement et
explicitement manifestée pendant tout un siècle contre la traite des Noirs.
Il
faudra attendre la création de la Congrégation de « Propaganda Fide »,
en 1622, pour que ce nouvel organisme de la Curie enregistre de nombreuses
plaintes de la part de certains missionnaires. Elle s’efforcera alors d’y répondre
de manière plus ou moins claire selon les circonstances. Ce qui parait évident
c’est que le problème de la traite négrière est loin d’être ignoré à
Rome.
Cependant, si les condamnations de Paul III ne parlent pas
explicitement des Noirs et du traitement qu’ils subissaient parce que les
instigateurs de la bulle n’y avaient pas intérêt, il faut reconnaître que,
pour la première fois, un pape ne fait pas de distinction entre chrétiens et
non chrétiens en ce qui concerne les droits fondamentaux des victimes.
Il
protège les Indiens autant dans leur dignité que dans leurs biens.
Malheureusement, cette prise de position suscita des oppositions violentes et
divisa les religieux en partisans et adversaires du statu quo.
La Constitution « Populis » du pape Grégoire
XIII du 25janvier 1585, sollicité par certains comme un acte du Saint-Siège
contre la traite négrière, n’ est rien d’autre qu’un acte d’aménagement
de l’esclavage noir en Amérique qui traite des problèmes du « privilège
paulin » basé sur 1 Corinth. 7, 12-15. Ce privilège libère la partie
convertie du lien matrimonial en cas de difficulté de cohabitations avec la
partie restée païenne.